| "0", zone de cons damnés |
Eve et son nombril J'étais vraiment dég le jour où j'ai appris que "mais y en a dans le poisson" n'était pas mon invention à moi. Un jour, j’avais dit " arrête!!!" à ma meilleure amie de CE1 qui m'avait répondu "y a pas d'arrête dans le beaftek". Et puis cette phrase ressortait à chaque fois que j'avais le malheur de prononcer le mot fatidique. Du coup, alors qu'elle me l'avait resservie avec son petit air de peste que j'avais envie de tuer, j'avais pris le même air en rétorquant: "mais y en a dans le poisson". C'était parfaitement idiot, je le reconnais, mais reconnaissez aussi que l'adaptation était synchro et que la logique demeurait implacable. Pour n'avoir jamais ouïe cette réplique, j'étais persuadée d'en être l'auteur et à chaque fois que je l'avais entendue répétée, je souriais en coin, le regard glissant sur le vernis de mes chaussures. Je me disais: "Eh ouais ma poulette! T'es la star de la cour de récré et tout le monde l'ignore...". Un jour, pourtant, voyant que le phénomène prenait de l'ampleur, et que même mes amoureux (autant dire ceux que j'aimais secrètement) scandaient MA formule, je décidai d'assumer le glamour et les paillettes en renonçant à mon anonymat. Devant l'Incrédulité générale qui avait succédée à ma révélation, j'avais les yeux hagards et j'étais au bord de la crise de nerfs. Comment expliquer à cette bande d'abrutis (mes ex-amoureux et mon ex-meilleure amie, donc) que c'était bien mon invention? Il y avait quelque chose de complètement absurde à revendiquer la ponte d'un truisme! Je veux dire: comment justifier une telle connerie? Ne cherchez pas, c'est impossible. D'autant que, la connerie étant universelle, je n'étais, effectivement, pas la seule à y avoir pensé...
Tout ça pour dire que c'est vachement dur d'être ramené à la réalité quand on a les chevilles en ballons de baudruche. Plus tard, à divers moments de ma vie, j'ai vécu sensiblement la même expérience. Et comme c'était moins ridicule, c’était encore plus agaçant. En particulier une histoire fantastique. Seulement, c'est long à raconter, donc, je ne vais pas vous faire ici le détail. J'y consacrerai peut-être un billet (faudra me supplier un peu). A comparer les expériences entre elles, ce qu'il y a de foncièrement difficile à encaisser, c'est d'abord l'impression de s'être fait voler,- voire violer si l'on tient absolument à mettre les points sur les "i"-, c'est ensuite le sentiment d'être dupliqué. Le premier élément de ma thèse repose essentiellement sur le mouvement et physique et mental qui accompagne la désillusion. C'est une réaction instinctive suscitée par celui qui m'apprend que des personnes complètement étrangères à mon existence font/disent/pensent la même chose que moi. J'ai le sentiment de m'être faite voler car cette chose que je fais/dis/pense, je suis certaine d'en être à l'origine, indépendamment du monde qui m'entoure. Je me dis, précisément qu'elle est trop personnelle pour exister en dehors de moi. Bref, je nie les faits tels qu'on me les décrits. D'ailleurs, je crie: "non! Ce n'est pas possible!". Je m'arrache un cheveu ou je me ronge un ongle. J'allume une cigarette que j'écrase aussitôt. La colère et l'indignation passées, alors que j'examine, une fois encore, les preuves qui enterrent définitivement mes accusations de vol, je suis envahie par une tristesse teintée d'amertume: je me rends compte que je ne suis pas si unique que j'ai bien voulu le croire. Je me sens donc bafouée dans mon identité. Que des individus, que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam, partagent certains de mes comportements ou de mes points de vue, d'accord et encore heureux. Après tout, les atomes crochus, ça date de l'antiquité. Mais qu'ils se mettent à taper dans ma collection de modèles uniques, là, je sors le bazooka. Hé quoi? C'est l'instinct de survie: égocentrique et presque totalement injustifié mais on n'a jamais cherché à en faire un modèle de vertu. D'ailleurs, la morale et la nature ça ne fait pas bon ménage en général. Soit! Du coup, je fais la chasse aux clones. Parce que je veux rester unique na, na et na! Pourtant, le problème, c'est pas le fait d'être unique ou pas, parce qu’on n'est jamais vraiment menacé sur ce terrain là: ce pseudo trésor est si peu consistant, dans le fond... Oui, l’unicité tient seulement dans l'agencement de la combinaison et nullement dans les détails qui la composent. Ces "détails" ne sont pas nos propriétés. Ils sont les fruits engendrés par un certain nombre de causes et d'effets que d'autres personnes que moi ont pu vivrent à l'identique, dans les grandes lignes. C'est difficile à accepter mais c'est pourtant vrai. Il y aura toujours des gens pour essayer de se distinguer coûte que coûte, quitte à trahir ce qu'ils sont, essentiellement. Mais tiendraient-ils longtemps dans ces conditions qu'ils finiraient malheureux. Peut-on sainement prétendre être heureux dans la peau de quelqu'un d'autre? N'est-ce pas dépendre de trop d'éléments extérieurs à soi pour être crédible dans sa nirvanité? Hi hi hi! Encore, je dis "c'est difficile à accepter", mais une fois débarrassé de nos croyances idiotes, ça va tout seul. Après la colère, l'indignation, la confrontation aux faits et la résignation (pour moi, faudrait ajouter la fascination) vient la curiosité. C'est le moment le plus fun. Qui est donc cet autre qui pense/parle/fait comme moi? C'est une autre forme de chasse au clone. Moins violente. Plus amusée. En apparences tout au moins. Car là encore, dans le fond, qu'est-ce qui nous pousse à aller vers cet "autre moi"? Les hommes font rarement les choses si leur intérêt n'entre pas en ligne de compte, si possible dans les premiers rangs. Quel est donc cet intérêt? J'ai supposé que c'était du narcissisme. Se retrouver en l'autre, c'est vivre dans plusieurs corps. Exister en dehors de soi:quand une star est interviewée, et qu'à une question pointue elle répond ce que vous auriez répondu, vous ne pouvez vous empêcher de lâcher un "comme moi!", les yeux brillants de fierté. Vous êtes assez ennuyés qu'elle ait eu le loisir de s'exprimer sur le sujet avant vous et de façon publique, mais c'est une star, alors vous êtes quand même content parce que, un instant, c'est comme si vous étiez elle, comme si vous aviez droit de prétendre à autant d'admiration et de léchage de cul. Non, non, ne cherchez pas à nier sans même avoir imaginé la situation. Faites pas vos trous de balle. Un peu de bonne volonté, merde! Si ça peut aider, je veux bien faire la star ... **sort** 01:35 - 15/08/2007 - commenter ce billet
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