"0", zone de cons damnés

La grande boucle

Posté dans Blabla

Je me souviens très bien de la nuit où je l'ai rencontré pour la première fois. Je sortais d'un bar dans la cave duquel des connaissances jouaient. Après un verre au rez-de-chaussée de l'établissement, j'avais décidé de sortir. Alors que la porte s'évanouissait entre mes doigts, j'imaginais, sous mes pieds, les musiciens faire leurs accords, et soudain me prenait l'envie féroce d'enfoncer les talons dans le trottoir jusqu'à l'intérieur de leurs boîtes crâniennes. Les yeux dans le bitume, je murmurai un "Pardon!" et m'en allai. Quelques mètres plus loin, alors que j'avais atteint ma vitesse de croisière des jours de pluie, - c'est-à-dire, suffisamment nonchalante pour témoigner de ma sérénité à l'égard d'une éventuelle agression mais pas assez lente pour laisser croire que je cherchais à me faire accoster,- je fus rattrapée par derrière comme un élastique, tendu au maximum, entamerait sa détente.

Il était collé au mur et se fondait, pour ainsi dire, aux briques du boulevard. Il me fixait de ses yeux grands ouverts, bouche bée. Sans ce nez grotesque, j’eus cru qu’il s' agissait d’un miroir, convaincue que mon visage composait la même expression. Après nous être reniflés du regard, je recouvrais mes esprits petit à petit. Voyant qu’il gardait la pose, sans relâcher ma vigilance, je saisis, dans mon sac à fatrasies, mon appareil photo, visant à m’approprier ce clown pour de bon. Ah mon Archos, petit bijou de fonctionnalités multiples! Pas très maniable, certes, mais tellement pratique ! Finirai-je, un jour, d’inscrire son nom dans les fastes de la gloire? Puristes de l’émoi à usage unique, crachez sur ma mémoire-traîtresse, je ne peux, décemment, m’excuser de ce dont je ne suis pas coupable. Si j’avais le don du génie ou le talent de l’artiste pour rendre immortelle une impression fugace, pour la croquer au gré de mon bon vouloir, fraîche en toutes saisons, soyez assurés que j’eus agi autrement. Et si je crois que la volonté a des pouvoirs magiques, je ne lui fais pas assez confiance pour ne miser que sur elle. Un éclair de lumière dans la nuit et,- hop !-, sourire aux lèvres, j’emportais mon souvenir par devers moi.

Quelques semaines plus tard, désireuse de retrouver intactes les émotions que j’avais mises en boîte, je branchais un câble USB à mon appareil, curieuse et impatiente, cérémonieuse et puérile. Rien. Je retirai le câble, soufflai plus fort qu’Eole et rebranchai, craintive et menaçante. Toujours rien. Après plusieurs minutes de tentatives infructueuses, je constatai, à mon grand désarroi, que mon Archos était dead de chez dead. Les fastes l’avaient relégué au Tartare. Désolée comme on peut l’être quand on sait qu’un caprice ne sera pas assouvi, j’expirai profondément les paupières closes. Pourtant, je ne parvenais pas à me résigner. Le destin, j’avais envie de l’envoyer se faire mettre par la résistance existentialiste. Alors que j’hésitais à me rendre sur les lieux de la séance photo, j’ouvrais une page internet, sans conviction. Je tapais deux mots, ambassadeurs d’un souvenir, et lançais la recherche, avec tout ce qu’il faut de défiance et de bougonnerie. Quelle ne fut pas ma surprise, de tomber nez à nez avec lui, indemne, incarnation virtuelle d’un passé bien réel ??? Il était là, fondu dans les mêmes briques que celles qui m’avaient happée. Je n’en revenais pas. Nul doute possible, il s’agissait bien du clown.

Je le redécouvrais avec la même fébrilité que naguère. Décuplé à l’infini, dans l’atelier de l’artiste, Mimi,- c’était son nom-, achevait de me séduire. Il aimait à provoquer. D’ailleurs il montrait son cul. Mais c’est surtout en l’air choqué que résidait l’impertinence. Montrer son cul, finalement, c’était un acte citoyen, démocratique. Mais le montrer avec ce faciès, c’était se foutre ouvertement des pseudos bien pensants dont la rébellion inoffensive avait fini par rentrer dans les mœurs. C’était narguer la raison aux frontières des tolérances.

Mimi me donnait rendez-vous en octobre à l’endroit de notre première rencontre. C’est décidé : j’irai boucler la boucle.

21:32 - 12/09/2007 - commenter ce billet

Votre écriture, chère horloge, semble de plus en plus raffinée et maîtrisée. Celà donne la nausée à ma propre suffisance, à tel point que je vais probablement cesser de vous lire.

Que la boucle soit bouclée, que la révolution d'octobre soit rouge, rouge comme le nez de Mimi.

Votre Anus.

Anus Dei - 22:51 - 12/09/2007

Quant à moi...

N'ayant ni talent ni envies réalistes, je ne peux qu'aimer à nouveau. Cela en devient lassant, je le sais et j'en suis navré, vraiment.

Je me pose de plus en plus de questions sur l'écriture, le moment est propice, et te lire me conforte dans ma croyance.

Comme le disait Maïakowski : " Cette planète n'est guère outillée pour la joie", et force est d'admettre que tes textes lui faisaient défaut, à l'évidence.

Encore faut-il savoir savourer les délices d'un monde interne et parallèle.
L'intelligibilité n'est pas ma compagne ce soir...

nox - 23:58 - 12/09/2007

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